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La ville frugale (note de lecture)


25 10/11 de Bruno Marzloff

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Vous lirez très vite La ville frugale de Jean Haëntjens - il est très court. Vous le relirez, parce qu'à l'image de sa vision de la ville - il est frugal, c'est-à-dire simple, concis, sobre et riche. C'est un manuel clair, charpenté, argumenté et nécessaire, bref "une boîte à outils", l'ambition affichée ; donc une boîte à outils nécessaire pour y voir clair au moment où des choix drastiques se préparent ou s'opèrent déjà. Nécessaire aussi pour jauger les forces en présence.


La thèse est très simple. On nous bassine avec "la ville durable" dont les sens varient, dont les détournements se multiplient au risque du greenwashing et dont les orientations n'apparaissent nulle part clairement - bref "un concept peu opérationnel", conclut l'économiste et urbaniste français qui convoque pour le remplacer cet adjectif bien choisi.


Sur ses flancs, la ville durable cultive une sémantique abondante : ville fertile, ville hybride, ville technologique, ville numérique, ville des courtes distances, villes des proximités, ville vivable, ville 2.0... La ville frugale ne retient pas une de ces veines mais recherche un principe d'équilibre. Ce n'est pas une synthèse, mais une quête d'accords et de compensations entre "la satisfaction de ses habitants" et "la moindre consommation des ressources" ; des arbitrages aussi (on interprète) entre le dense et l'étendu, le dilaté et l'intime, l'acquis et ce qu'il reste à réaliser, le négociable et ce qui ne l'est pas (à méditer la citation de Bush pour lequel "le mode de vie américain n'est pas négociable"). On ajouterait volontiers tant les compromis sont nécessaires : entre le choisi et le subi, l'individuel et le collectif, la complexité et la fluidité, les infrastructures et les infostructures, la proximité et le "à distance"... Sans compter le jeu des échelles des polarités, des centralités, des urbanités ou des mobilités dans lesquelles s'inscrit le citadin ou celle des "tissages" où se jouent les attractions et les liaisons des villes (au passage saluons l'analyse de "l'îlot", unité incontournable, biotope et espace d'équilibre entre la résidence et le quartier). On aura garde de ne pas oublier aussi "la multiplicité et l'ambivalence des désirs urbains : l'intensité et le calme, la sécurité et l'étonnement, etc.". Bref, la ville tire à hue et à dia et ses résidents permanents ou temporaires sont aussi perplexes que ses autorités et ses acteurs.

 

 

 

En cela, "la nécessité de choisir une direction" et d'ériger un modèle s'impose. En quelque sorte, il s'agit de prendre de la hauteur : ni mettre tous ses oeufs dans un même panier, ni jeter le bébé avec l'eau du bain. Le document est jalonné de tableaux, données statistiques et mesures, autant de repères percutants qui vont y aider.


Le fond de l'analyse, c'est que le progrès a changé d'histoire. On souscrit volontiers, même si la démonstration est forcément expéditive. La modernité est dans les compromis. L'auteur s'arrête sur quatre couples de valeurs qu'il rend solidaires pour en faire un "modèle".

 

 

 

 

"Le clavier de l'urbanisme frugal" (p.126) détaille le modèle en question. Il faut le lire comme une invitation à approfondir les analyses, à relier des sujets parfois éloignés et à sortir des sentiers battus pour imaginer les solutions.


Là encore la brièveté du propos ne permet que d'esquisser les développements d'un tel raisonnement avec des illustrations probantes. Cette pensée formule et relie ce qui est en train d'éclore. L'approche est forcément globale. La ville est trop importante pour la laisser aux seuls urbanistes. Eux-mêmes finissent par l'admettre qui laissent la place à la construction d'autres imaginaires de la ville. Ce thème transparait dans la notion "d'urbatopie" et le désir d'une autre ville surgit forcément de ces analyses. "La boîte à dessein" sert justement à incarner "un rêve de ville". Convoqué par l'imaginaire, le "plaisir urbain" n'est pas loin, avec ces places de stationnement remplacées par des terrasses de café à Copenhague (voir aussi le mouvement similaire des parklets aux Etats-Unis).


En fait, l'épithète "frugal" opère une opération sémantique subtile. Elle évite de heurter de front la valeur pivot de la modernité d'hier, la croissance. Pour contourner la décroissance (encore que le mot est énoncé), on parle d'équilibre global. En fait de global, le terme revient fréquemment justement associé au coût. L'économiste rappelle que si la ville, ses services, ses nuisances se pensent aussi en coûts, il est urgent de changer de parallaxe. Jean Haëntjens invite le lecteur à décloisonner les raisonnements en la matière. Il s'agit de prendre en compte les externalités positives et d'intégrer ce qu'on n'aurait pas à produire et à consommer, si on s'inventait une autre vie, une autre ville. Par exemple, d'un côté une politique vélo et ses investissements afférents se justifient aussi par une politique de santé ou un urbanisme des courtes distances qui produiront leurs économies ; de l'autre côté, un quotidien à distance favorise la proximité et les équilibres territoriaux et réduit voire évite des externalités négatives. Notons au passage que la notion cruciale de mutualisation (singulièrement dans les mobilités) est absente du propos. Elle est pourtant déjà à l'oeuvre et sera un moteur des performances de la ville de demain.


Ces perspectives créent un marché, résumé dans le paragraphe de "la ville clean tech". Il est illustré par Eiffage et son scénario Phosphore, mais une cohorte d'entreprises sont sur cette même piste, rappelle t-il. Joël de Rosnay vient récemment de rappeler lors d'une conférence à l'Ademe que l'Allemagne confie à Siemens un budget de 37 milliards d'euros pour construire un réseau de 3600 kilomètres de smart grid pour compenser son retrait du nucléaire tandis que l'administration Obama investit 200 milliards dollars dans ces mêmes smart grids à l'horizon de 2018 pour calmer la boulimie énergétique de ses concitoyens et qu'IBM qui s'est fait une spécialité de ces interventions urbaines caracole en haut des capitalisations boursières. Ces décisions témoignent de choix d'ores et déjà à l'oeuvre vers les "intelligences", rappellent qu'une nébuleuse encore imprécise d'acteurs est amenée à intervenir et soulignent que des concepts neufs et des instruments inédits seront nécessaires.


Est-on pour autant déjà dans la ville frugale avec les smart grids ? Oui, si on considère que la disparition du nucléaire ou les déperditions des des énergies solaire ou éolienne appellent une maîtrise des énergies. Non (selon nous) si on considère qu'il ne s'agit pas là de la réduction de la demande mais de sa régulation. Sans doute ne peut-on demander à la société et à la ville de s'affranchir trop vite de leurs modèles historiques, même si l'urgence exige d'accélérer le mouvement et de griller des étapes.


Cela amène une remarque conséquente - plus pour compléter le propos que pour en réduire l'intérêt. Le sous-titre - "un modèle pour préparer l'après pétrole" - est inexact et réducteur. Si on entrevoit des signaux de peak-oil, l'horizon est encore à la croissance de la consommation de pétrole et plus généralement d'énergie pour quelques décennies. Qui plus est, le pétrole n'est pas le seul prédateur. Toutes les formes d'énergie sont prédatrices tant qu'elles maintiennent, voire encouragent, des consommations dont on pourrait faire l'économie, tant aussi qu'elles prélèvent leur dû sur la production alimentaire (la production d'énergie d'origine végétale), qu'elles affectent des écologies... et qu'elles font perdurer dès lors le besoin de pétrole.

 

 

"Réduire de 10% la demande courante libérerait plus d'énergie que n'en produirait dix fois la production actuelle d'énergie solaire et éolienne" Jim Sweeney, Stanford University


De plus, l'enjeu de la ville est autant à notre sens soumis à "l'après crise de l'euro". La réduction des comptes des ménages et encore plus celle des collectivités se traduiront nécessairement par d'autres choix et leurs impacts seront sinon plus puissants, du moins plus rapides et impérieux que ceux du cours et de la course du pétrole. Mais cela n'était sans doute pas évident au moment où l'ouvrage s'écrivait. La violence des mouvements de ces dernières semaines, renforcée encore ces derniers jours, laisse prévoir des incertitudes et des tensions renforcées sur ces défis. Réduisant la marge de manoeuvre des autorités, elle rend encore plus urgente la réflexion et les décisions. Ce livre arrive à point nommé.

 


La ville frugale, Jean Haëntjens, Fyp éditions, 19,50 euros Disponible sur fypeditions.com, amazon.fr, fnac.com

Tags : ville durable

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