Blog Chronos

 

L'homme liquide et les tiers-lieux


01 09/10 de Marc Chataigner

Delicious Delicious

Quand je voyage, je suis hanté par cette série de photos "Les habitants", réalisée par une amie Margaret Dearing. Partout où je me retrouve dans un parc, au sein d'un paysage qui soudainement m'apparaît presque "sauvage", je recherche des points de vue semblables à ceux de Margaret; des points de vue où seul un détail permet de réaliser que "ceci n'est pas la Nature sauvage". Une tour de refroidissement d'une centrale nucléaire, les rides laissées par un bateau à la surface de l'eau, un immeuble qui joue à cache-cache, un chemin à peine visible dans une forêt, autant de traces quasiment imperceptibles qui m'apparaissent dans ces photos comme des marques humaines. Ce que semblent me dire ces photos, c'est qu'"habiter, c'est laisser sa trace dans le paysage", que ce soit dans le paysage géographique ou socio-culturel.

 

À lire Z. Bauman tout en écoutant son opposé A. Finkelkraut (voir note), l'habitant se heurte depuis des lustres au nomade, et plus particulièrement aujourd'hui à son archétype contemporain, l'homme liquide. La littérature est exhaustive sur ce sujet de la cohabitation; ce que j'en retiendrais pour ma part est que si la mobilité croissante nous conduit à développer des stratégies pour être plus légers, moins ancrés, vivre dans un aéroport - pour reprendre l'image d'Alain Finkelkraut d'un lieu lisse conçu pour le transit - reste inconcevable. Quand la sur-modernité ne laisse pas le temps aux artéfacts de devenir ruine, les traces laissées par les humains sont effacées, aplanies, inexistantes. Et ce non-lieu qu'est l'aéroport, comme l'a nommé Marc Augé, n'est pas un lieu de vie, ce n'est qu'un lieu de passage.

 

Pour se donner les moyens de la mobilité sans tomber dans les excès de la circulation que dénonce Alain Finkelkraut, il faut construire des impedimenta. Par définition, ces impedimenta sont des "entraves au voyage" autant que des "camps dans la progression des armées", des points de chutes, en d'autres mots, des traces utiles et reconnaissables dans le paysage. Que ce soient les nomades ou les sédentaires, l'activité de chacun laisse des traces, plus ou moins pérennes. Un autre aspect de ces traces est qu'elles sont perçues - par les uns et les autres - tantôt comme des externalités négatives (pollution, déchets, ...), tantôt comme des externalités positives (mémoires, procréation, ...). Pour transformer le non-lieu en tiers-lieu, il s'agit dès lors de rendre pérennes et partageables des traces, les constituer en impedimenta utiles aux uns et aux autres.

 

Si les habitants sont ceux qui laissent des traces dans le paysage, j'ai le sentiment aujourd'hui de laisser plus de traces numériques que de traces physiques. Est-ce que cela fait de moi un habitant numérique ? Peut-on être un pur habitant numérique sans être un habitant du réel en même temps ?

 

Transcript de l'émission d'Alain Finkelkraut :

"On vit tous dans des aéroports, il n'y a plus de murs, il n'y a plus de frontières... On ne peut pas vivre dans des aéroports !" (...) "Si vous faites le moindre obstacle à cette circulation généralisée, vous êtes suspect d'exclusion et de racisme. L'identité nationale n'existe pas, et elle n'existe que pour exclure. C'est une invention, c'est une pure construction. Et là, le terme de circulation est très intéressant, parce qu'il apparaît en effet, comme l'idéal ultime. L'homme liquide. Il faut que tout soit fluide et que tout circule. Or, pour qu'il y ait une common dissensi, il faut aussi que les hommes soient des habitants"

 

© Margaret Dearing 2006 - 2008 Tous droits de reproduction interdits

 

Marc Chataigner est ethno-designer. Vous pouvez suivre sa veille et ses publications sur oranginaaaa.Tumblr.com

Commentaires (0)

Commentaires

 

Présentation de Chronos

 

Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, la ville, le numérique et le quotidien.

Abonnement newsletter