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Heurs et malheurs de l’open data


13 02/12 de Philippe Gargov

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Rien de nouveau sous le soleil. L'innovation s'emballe parfois et on emballe tout avec et ... on trébuche. Exercice critique de notre complice es pop-up, Philippe Gargov. L'open data est devenue la tarte à la crème du numérique urbain, d'accord. En fait, nous sommes bien en-deça des services et des urbanités que la donnée peut produire, et ... très en retard sur cette promesse. Mille fois d'accord avec Jérôme Denis : "on aurait tort de penser que nous sommes sur une feuille blanche." c'est d'ailleurs un péché congénital pour le numérique en général.
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Peut-on critiquer le concept d'open data et, plus généralement, les promesses de la ville numérique ? Le propos, volontairement saugrenu, s'interroge sur la prédominance d'un discours ultra-positiviste. La contestation - même constructive -, risque d'être taxée de réactionnaire. Allons-y quand même !

 

Derrière d'indéniables perspectives d'intégration du numérique urbain, interrogeons-nous sur les corollaires d'un discours rarement remis en cause. Il y a quelques temps déjà, Simon Chignard questionnait le versant "politique" de l'open data. Il rappelait notamment les fondements "libéraux" de la culture "digitale / hacking" (fortement anglo-saxonne) et de son culte de la transparence. [Pour rappel, le lobbying en faveur de l'ouverture des données est né en Angleterre à l'initiative d'un média privé, avant de franchir l'Atlantique avant la Manche]. Plus globalement, où sont les "imprévus" négatifs de l'open data ?

 

C'était en partie le propos d'une intervention menée tambour battant par le sociologue Jérôme Denis (co-auteur de l'excellent Scriptopolis), à l'invitation d'un autre sociologue, Antonio Casilli, dans le cadre du séminaire "Etudier les cultures numériques" ; conférence pointue à l'EHESS, sur les "transformations radicales de la ville sous l'influence des TIC". Le regard scientifique légitime a priori l'observation critique. Face au "syndrome consistant à voir du nouveau partout", Jérôme Denis, dans son intro, invite "à regarder la ville sans / avant ces innovations", et comprendre "comment elles s'y encastrent". Le constat "d'une certaine impasse sur les systèmes d'informations passés" [ou existants] serait dû à cette sacralisation du neuf, et expliquerait l'échec de certaines de ces innovations dont on ne se lasse pas de citer les plus connus : la voiture volante, le frigo intelligent, le monorail, etc.

 

D'où une interrogation sur les impacts invisibles de l'ouverture de données publiques, en particulier pour les acteurs urbains qui se trouvent derrière : services municipaux, acteurs privés, etc. Car la ville est façonnée par une certaine "écologie informationnelle" qui met en scène des "espèces qui luttent pour leur territoire". Chaque acteur urbain perçoit et façonne la ville en fonction d'intérêts propres et légitimes, au risque de les confronter à d'autres acteurs investissant le même espace, d'où une "cacophonie" ... presque harmonieuse. Ainsi, de la signalétique RATP partageant les couloirs du métro avec la publicité, dont la lisibilité cognitive n'est pas du même ordre. La ville est le produit de cette somme d'intérêts variables. Selon Jérôme Denis, cet existant est le point de départ plutôt que de "considérer la ville comme une page blanche". L'open data fait partie des concepts qui n'ont pas cette prudence...

 

Considérant les données urbaines comme des données brutes et de facto objectives, l'open data participe d'une "mythologie de la donnée transparente". Or, aucune donnée ne peut se revendiquer "brute". Un chiffre, une mesure, une localisation se construisent sur un objectif, d'abord professionnel, le plus souvent pour des services municipaux. Ces données orientées appellent forcément une prise de recul, voire un retraitement (voir Boris Beaude sur les crime maps de Londres et le "réductionnisme bien intentionné"). Chaque donnée existe en fonction d'un besoin, même les plus "inoffensives" : l'emplacement des poubelles s'inscrit dans une logique de management de la voirie et de la circulation : le passage des camions, le maillage de la voirie, etc. Il s'agit donc d'être conscient de cette origine - fût-elle sans incidence "négative" -, une fois exploitée par un acteur tiers aux besoins différents : aiguiller les utilisateurs vers les poubelles à proximité par exemple.

 

Pourtant, Jérôme Denis en vient à plaider pour une posture ethnographique des innovations et un "focus" sur leur "back-office" (l'écologie organisationnelle sous-jacente), plutôt que de se centrer uniquement sur les usagers comme il est aujourd'hui coutume de faire ... dans les meilleurs des cas. En parallèle, il dénonce une certaine "back-offisation de la ville". Ce mythe de la transparence contribue à rendre invisible les travailleurs à la tâche mais aussi la "mise au travail" des citadins, via l'open data et les services dits participatifs. Jérôme Denis avait déjà proposé ce regard critique en clôture de la journée Read\Write City (compte-rendu ici).

 

[Les dispositifs de diffusion de la donnée] peuvent laisser à penser qu'il n'y a pas d'intermédiaire humain entre le citadin "expert de son quotidien" et l'action urbaine définitive. Le constat est flagrant dans le cas de dispositifs permettant de signaler un incident de voirie (applications de type Fix My Street). L'application 'Beecitiz' présentée par Benoît Thieulin évite cet écueil ; la collectivité gérant elle-même le dispositif de résolution des alertes. Le dispositif combine une carte participative où les citadins soumettent des requêtes, une interface de gestion et une plateforme entre les divers départements de services publics.
Les questions soulevées par ces outils sont politiques. Jacques-François Marchandise (FING), schématise ainsi une ville sous tension entre d'un côté, une participation extrême des citadins (mais cela décrit-il une ville "auto-gérée" ou au contraire excessivement "libérale" ? interroge Philippe Gargov), de l'autre une conception purement "consumériste" des services publics par les citadins. Où placer le curseur ?

 

On fabrique ainsi une "ville service", répondant sur mesure aux exigences du citadin mais qui occulterait du même coup la réalité des actions de la ville (moyens techniques, humains, financiers ; nécessaire priorisation des interventions, etc.), et donc de ses agents humains. En laissant croire au citadin qu'une alerte équivaut nécessairement à une intervention, ce type d'applications flirte ainsi avec les dérives de l'assistanat.

 

Selon Jérôme Denis, ces technologies devraient au contraire être utilisées afin de "rendre visibles" ces travailleurs de l'ombre. Tout le problème vient de la pression qu'engendre l'exigence sociétale de libération des données : faute de budget pour mettre en forme lesdites données, les acteurs urbains se sentent souvent "dévastés" par une surcharge de travail qu'ils n'ont pas les moyens de mettre en oeuvre. De l'autre côté, les demandeurs de données y voient de la "mauvaise volonté", accentuant les tensions entre citadins et travailleurs urbains...

 

Les promesses de la ville numérique ne doivent pas occulter ces dommages collatéraux. Si l'on souhaite véritablement pacifier la ville, il importe de s'interroger sur ce sujet, et de réfléchir aux modes de "co-production" qui pourraient en limiter les externalités négatives.

 

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Pour aller plus loin : lire ce compte-rendu plus exhaustif de la conférence (on s'est focalisé ici sur une problématique précise, en y greffant nos propres analyses), réalisé par Claire Abrieux pour le magazine Regards sur le Numérique.

Commentaires

14 02/12 de @opengovfr

Point de vue intéressant qui rompt avec l'angélisme ambiant en matière d'open data !
A toutes fins utiles, je vous signale que des membres du collectif democratieouverte.org travaillent actuellement sur deux outils :
- Un tableau de bord qui permet de "rendre visible" l'action des agents
- Une plateforme de contributions ouvertes qui permet la participation des citoyens (de la consultation à la codécision)

 

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Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, la ville, le numérique et le quotidien.

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