Merci pour cette belle analyse, à laquelle il me sera difficile de répondre en détail !
Je n'avais jamais pensé à la métaphore du skieur, effectivement très pertinente, et surtout poétique. Glisse urbaine, quand tu nous tiens... A prolonger ! Je m'en inspirerai sûrement un jour sur mon blog, soyez-en remercié !
Blog Chronos
Le “mouvement” ou les chorégraphies du piéton agile
23 08/11
"Rien ne sert de courir... si l'on n'est pas pressé", rigolait Pierre Dac. L'inverse est vrai également. Entre vitesse et lenteur, ne prenons surtout pas parti ou plutôt prenons, avec Francis Godard, le parti de l'équilibre et de la fluidité. Entre les tenants du "tout speed" et les adeptes du "new age" de la lenteur, dit-il, "il ne faut surtout pas choisir, mais plutôt ne pas se tromper de tempo : comme dans le rugby et le tango, il faut savoir alterner habilement vitesse et lenteur...". Si le rugby et le tango ont leur imaginaire, Philippe Gargov s'interroge sur celui marche et vélo. L'un et l'autre se cherchent des hétérotopies actuelles entre "modes actifs" et "modes doux" et peinent à trouver leurs repères ailleurs que dans l'utilitaire ou la déambulation. Une chose est sûre. Désormais le mouvement prime sur la vitesse.
Chronos
Longtemps dominés par ceux du train puis de l'automobile - et dans une moindre mesure, du métro -, les imaginaires de la mobilité douce s'émancipent depuis peu de leurs illustres parrains, à la recherche d'une identité propre et suffisamment dense pour inscrire ces modes dans l'inconscient collectif. Si le vélo possède d'ores et déjà un solide imaginaire (entre Yves Montand et Jacques Tati), la marche semble quant à elle plus délaissée, voire presque orpheline. Devant ce constat que Yo Kaminagai, directeur du design à la RATP, invite à inventer la "piétonique" pour promouvoir la marche. Un terme qu'il calque non pas sur la tectonique des plaques mais sur la tecktonik, cette danse mouvementée qui a connu son heure de gloire il y a quelques années.
Crédit : Albin Durand
Ce rapprochement sémantique n'est pas anodin. Appropriées à l'échelle du corps, les métaphores de la danse semblent en effet les plus pertinentes pour densifier l'imaginaire de la marche. Georges Amar, directeur de la prospective RATP, évoque ainsi régulièrement les liens de parenté qui existent entre piétons et danseurs. De même, Chronos explique comment "les chorégraphies de la marche construisent l'espace des déambulations et, partant, celui de l'urbain". Ou encore, comme le résume ce blogueur canadien : "Je suis piéton donc je danse bien", évoquant le "tango stupide" du piéton qui cherche à traverser une rue trop encombrée. Un ballet familier des villes dense que raconte Olivier Magny, dans un hommage jubilatoire au piéton "mi danseur, mi-matador" :
"Ainsi, pour ré-enchanter la traversée de la rue, le Parisien se lance-t-il dans une danse inconsciente et élégante, dont les pas s'articulent sur la confiance en l'autre : « Je te domine, mais j'ai confiance en toi. » Dans cette grande corrida urbaine, le piéton voudra ses voitures rapides, impétueuses et frôlantes : le raffinement consistera alors à traverser en ne changeant rien de son allure, caressant d'un mouvement du bassin les volutes de voitures."
Cette "passe de muleta" se justifie d'abord par la fragilité du piéton vis-à-vis des autres modes de transport, mais aussi par la recherche personnelle de ré-enchantement du quotidien obtenu grâce à ces frissons ludiques. Mais n'en déplaise aux Parisiens, cet art ne leur est pas exclusif. Dans les rues du sud-est asiatiques, notamment, on s'exerce chaque jour à cette étrange chorégraphie, souvent plus par contrainte que par amusement.
A l'image de cette sereine traversée, tout le secret d'une marche urbaine réside ainsi dans de subtiles variations de rythmes qui jamais ne viennent casser le déplacement du piéton. Une mobilité du mouvement permanent qui évoque une autre chorégraphie bien spécifique : le football. Farfelu ? Peut-être, mais le décryptage du ballon rond apparaît comme un témoin privilégié de cet imaginaire "dansant" propre à la marche. Le chorégraphe Philippe Découflé décrypte ainsi cette gestion des rythmes si particulière :
"Ce qui me marque chez les footballeurs, c'est l'importance du flegme : on voit bien, chez les joueurs comme Benzema par exemple, que ça joue ailleurs, cette gestion de la vitesse et des décélérations."
J'ai eu l'occasion d'expliciter ce lien de parenté entre football et mobilité urbaine dans une longue tribune, retraçant les évolutions parallèles des valeurs dominantes dans chaque discipline. On observe ainsi l'effacement progressif de la valeur "vitesse" à partir des années 70, peu à peu supplantée par celle du "mouvement" qui se précise aujourd'hui dans l'association des valeurs "lenteur + anticipation". Le football décrit ainsi, sans le vouloir, les mobilités opportunistes qui caractérisent la "piétonique".
Ainsi, la chorégraphie du piéton jongle entre la figure du matador - dans sa relation aux voitures, bus, scooters et même vélos -, et celle du footballeur dans sa relation au mouvement. Ajoutons à ces métaphores celle du slalomeur, exprimant la relation du piéton à la foule dense, et particulièrement bien illustrée dans un manga traitant de football américain :
Le piéton urbain peut alors se conjuguer autour de ces symboliques à la fois puissantes et élémentaires, suffisamment imprégnées dans la culture populaire pour participer la densification de l'imaginaire de la marche. C'est (entre autres) dans les creux de ces récits que se trouvent les leviers sémiologiques en mesure de favoriser l'adoption de la marche dans l'inconscient collectif.
Philippe Gargov est Géographe, spécialiste de la ville numérique et de ses imaginaires. Fondateur de [pop-up] urbain, cabinet de tendances spécialisé dans les problématiques urbaines.
Commentaires
15 09/11
31 08/11
Bonjour,
Merci pour cette approche que je partage totalement. La corrélation entre piéton, danseur et footballeur n'a rien d'incongru ou de farfelu puisqu'ils sont tous des bipèdes humanoïdes.
Chacun à sa façon articule les mouvements de ses chevilles, de ses deux jambes, de son bassin, de son tronc, de ses bras et de sa tête. Les exemples que vous donner concernent des déplacements terrestres horizontaux. Dans d’autres milieux, l'être humain développe également d'autres capacités pour se déplacer et articuler ses mouvements lorsqu'il escalade une paroi, nage ou utilise l'attraction terrestre pour chuter en l'air. Là aussi, la recherche du du geste précis fournis ces frissons ludiques. Dès qu’une activité de l’être humain appelle à l’écoute de son corps et à sa maîtrise, il peut rechercher une cette grâce intérieure dans l'exécution de ses mouvements et de ses choix de trajectoire. Dans ces moments là, le ressenti, le vécu pendant le déplacement prend le dessus sur le temps de déplacement. Les "subtiles variations de rythmes qui jamais ne viennent casser le déplacement du piéton" contribuent grandement aux « frissons ludiques ». Chaque individu peut les expérimenter avec tous les modes de déplacements. Toutefois, l'intensité sera plus élevé avec les modes actifs pour lesquels l'homme n'utilise pas d'autre moteur que son propre coeur.
Par rapport au danseur et au footballeur, le piéton présente deux particularités. La première concerne l’expérience et la fréquence du ressenti. Quelques soient ses pratiques de mobilité hors certains Utilisateurs de Fauteuils Roulant, chaque être humain a acquis une expérience de nombreuses années avec une pratique quotidienne intensive. D'abord dans son environnement historique, à savoir l’espace public. Mais aussi en indoor lorsqu’il se lève de sa chaise pour aller dans une autre pièce. La seconde concerne les équipements qu'il porte et qui peuvent influencer son comportement. Ceux du Piéton évoluent au fil des saisons, des conditions climatiques, des motifs de déplacements, du sol, du choix d'utiliser un sac pour transporter ses biens usuels et de son désir de représentation sociale (chaussures à talon, ...)
Pour développer la métaphore du déplacement du Piéton sur le choix des trajectoires, j’aime beaucoup celle du skieur. Tel un skieur professionnel sur une piste de slalom, il y a de nombreux obstacles à éviter et à contourner : des hommes piétons, des équipements dynamiques pilotés par d'autres hommes (cyclistes, conducteurs de bus, automobilistes), d'autre êtres vivants (chiens, arbres), des équipements statiques (potelet anti-stationnement, bancs, ...) et des effets de coupure artificiels (Bâti, voies ferrées, …) et naturels (fleuve, colline, ...). Et lorsqu’on est ouvert à sa propre ludification, on est tel un passionné sur une piste de ski vierge sur laquelle on invente soi même ses propres repères : une bosse, un tas de neige, un piquet imaginaire, un arbre sur un coté, un paysage. De son coté, le piéton peut créer son imaginaire en jouant avec les formes géométriques urbaines, avec le paysage urbain, avec la proximité d’une charmante femme, avec les ombres qui apportent de la fraicheur, ou avec le soleil qui apporte sa chaleur.
Pour terminer, j'ai une remarque de sémantique, qui peut paraitre peu significative, mais qui pour moi a une importance déterminante dans l’approche de la « Mobilité ». Parler de l'imaginaire de la voiture, du train, du vélo et de la marche repose sur l'équipement, le mode. C'est l'approche traditionnelle dans le monde des « Transports ». Mon approche (micro)économique permet de distinguer la demande - l'individu qui veut se déplacer - et l'offre -l'équipement, le mode qui lui permet de se déplacer -. Si les objets avivent l'imaginaire, n'oublions pas que l'imaginaire en situation de mobilité vient de la personne qui se déplace : le fameux bipède humanoïde!
Benoit Beroud
Conseil en mobilité durable
www.mobiped.com
"Le piéton est un bipède qui a les pieds sur terre et la tête en direction des étoiles"
Présentation de Chronos
Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, la ville, le numérique et le quotidien.

