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Colloque "Vivre ensemble". Vivre ensemble dans des temps différents


17 12/12 de Julien Gaffiot

 

S'inscrivant dans une actualité récente qui fait la part belle au temps réel ("Le temps cash", "Distribuer le temps") et à ses urgences supposées ou réelles, le Conseil économique, social et environnemental s'en est également saisi. Le colloque "Vivre ensemble. Entre temps court et temps long" a vu les interventions de Dominique Méda (Sociologue, Université Paris-Dauphine), Etienne Klein (Physicien, directeur de recherche au CEA) et François Hartog (Historien, directeur de recherche à l'EHESS) dont nous restituons ici les propos. Peut-être qu'au lieu d'accabler la dictature de l'urgence et des rythmes qui perturbent nos routines, y a-t-il quelque chose à inventer du côté de la "chrono-disruption" ?

 

"Vivre ensemble dans des temps différents". Des temps différents de l'un à l'autre, et même des temps syncopés pour chacun d'entre nous, accompagnent des mouvements qui nous apparaissent browniens. Curieux paradoxe qui à tout à voir avec une quête de rythmes. Ceux d'hier sont inadaptés aux enjeux d'un futur que nous avons du mal à nous représenter, à nous rendre présent. Comment dès lors nous inscrire dans un mouvement vers un développement plus durable et plus souhaitable et répondre aux urgences écologiques si nous ne sommes plus présents à notre propre avenir ?

 

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Un présent envahissant

 

Sommes-nous envahis par le présent ? Pour François Hartog*, la nécessité de plus en plus pesante de "répondre immédiatement à l'immédiat" nous imposerait un éternel présent comme unique horizon et nous priverait de futur. Dans un primat de l'efficacité à court terme et du productivisme, le seul à-venir conçu serait celui des catastrophes, inévitables puisque comme déjà là, dans un présent continu dans lequel nous serions englués. La possibilité d'une histoire serait comme supprimée par le poids du présent.

 

Ce "présent présentiste" s'illustre dans l'injonction de plus en plus forte à être mobile, flexible, réactif, en un mot plus rapide, dans des temps toujours plus raccourcis par la célérité qu'autorisent la technique et les nouvelles technologies. Mais tout le monde n'a pas la même place dans le grand manège des mobilité. A l'accélération des uns correspond la stagnation des autres, plus précaires et livrés à un présent "au jour le jour" interdisant la projection dans l'avenir. Comment répondre ici et maintenant aux défis que nous pose le futur dès lors que nous sommes pris dans ce présent comme clos sur lui-même ? Comment sortir d'un présent fragmenté par les urgences particulières et formuler le projet collectif d'un avenir souhaitable ?

 

* Historien, directeur de recherche à l'EHESS. Auteur de Régimes d'historicité, présentisme et expériences du temps.

 

"Le temps long de l'écologie est un temps humain, et donc un temps commun".

 

Pour Dominique Méda*, les arbitrages entre les efforts à porter sur le long terme - exigences d'un développement durable et souhaitable - et la nécessité de réagir à court terme face aux urgences de l'économie et du social n'entrent pas en contradiction, dès lors qu'on ajuste sa vue aux enjeux réels. Ainsi les temporalités longues de l'écologie, et celles courtes de la question sociale se rejoignent dans une urgence commune, celle d'opérer collectivement la transition écologique de l'économie.

 

A rebours des experts des économistes et des gouvernements voyant dans la recherche absolue de la croissance un remède aux deux crises qui nous touchent (en créant des emplois et autorisant des investissements dans les énergies du futur), Dominique Méda pose que la sacro-sainte croissance, loin d'être le remède à tous les maux, augmenterait le mal, à moyen comme à court terme. Le PIB est ainsi remis en cause comme "indicateur légitime de la performance", au même titre que notre langue et nos représentations, "forgées pour des entreprises et non pour la planète", inadaptées à la saisie des enjeux auxquels nous devons faire face. Le court terme ne peut ignorer le long terme : il faut reformuler nos objectifs et donner une image de la planète en 2050 pour changer nos comportements ici et maintenant.

 

* Sociologue, Université Paris-Dauphine. Auteur de Au-delà du PIB, pour une autre mesure de la richesse.

 

 

 

"Sacrifier un peu de présent personnel au futur collectif"

 

Pour sortir de cette "immobilité trépidante", et redynamiser le temps en force historique, c'est finalement notre rapport au temps qu'il faut changer. Etienne Klein* rappelle que toute expérience du temps nous apprend plus sur nous que sur le temps lui-même. On ne connaît jamais le temps, mais des phénomènes temporels, ou des usages du temps. Ainsi si on peut avoir le sentiment que "le temps passe de plus en plus vite", c'est que nous sommes pris dans une superposition de temps de plus en plus hétérogènes, dans une forme "d'entropie chronodispersive".

 

La fin des grands récits et le sentiment de marcher à côté de notre devenir auraient quelque chose à voir avec cette fragmentation des présents : l'individu moderne ne serait plus symboliquement affilié au collectif politique et à son histoire. D'un autre côté, les préoccupations écologiques de plus en plus présentes dans la société contredisent cette thèse. Il faut alors se donner les moyens (cognitifs et matériels) de réinscrire le présent dans le devenir, les trépidations particulières dans un mouvement collectif et réflexif, en un mot sortir de l'inquiétude d'un avenir absent et se reconnecter avec un futur présent.

 

* Physicien, directeur de recherche au Centre de l'Energie Atomique. Auteur de Les Tactiques de Chronos.

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