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Chroniques des villes agiles #4 - Discours de la servitude mobiliaire


18 01/12 de Philippe Gargov

 

Notre correspondant spécial dans la ville agile, nous ramène du lourd. Philippe Gargov dépasse les parklets, les containers et autres bidouillages et entre gaillardement dans les principes mêmes de l'agilité. La théorie s'esquisse. Si les contrats qui gèrent les mobiliers de la ville sont "agiles", eux aussi, alors les mobiliers... le seront. C'est simple, encore fallait-il le formuler. Un défi pour les éditeurs de mobilier... et pour les villes. Chronos

 

Où l'agilité se décèle dans l'ADN !

Le plus grisant des "villes agiles", c'est de dépasser les morphologies urbaines préexistantes. Plus elles sont rigides, plus les métamorphoses apparaissent remarquables, qu'il s'agisse d'occuper l'espace laissé vacant par l'automobile avec les parklets, d'augmenter la ville en lui greffant des bidouillages inspirés de la culture hacker, ou de détourner des containers tombés en désuétude. Ces exemples présentent deux curiosités (ou encouragements à la créativité des "agilités"). Il s'agit d'abord de propositions éphémères et souvent plus ludiques que fonctionnelles. Au risque de se répéter : "La ville agile doit-elle nécessairement se construire 'en CDD' ?" Imposer l'agilité dans l'ADN même de la ville serait autrement plus classe, non ? Ce sera l'objectif de cette quatrième chronique.

L'autre curiosité tient à la malléabilité des objets urbains remodelés : espaces vacants, mobiliers orphelins, etc. Mais que faire lorsque l'on souhaite s'attaquer au mobilier urbain arrimé à la ville ? L'émergence de la ville et numérique (ou "2.0", ou "hybride", ou "intelligente", ou "astucieuse", ou "servicielle"... biffez les mentions inutiles !) souligne avec fracas les limites temporelles du mobilier urbain et leur servitude aux infrastructures lourdes (réseaux de transports, de câble, etc.). Si une poubelle - un panneau, un banc public... (biffez... bis) - s'adapte, se transforme, se recycle, la logique est complexe quand il s'agit d'un mobilier voué à s'incruster dans la ville, au même titre que le bâti ou les infrastructures de transport.

 

Où il est question d'arrimage au sol !

Vous avez vu les cabines téléphoniques ? Des dizaines de milliers de représentants de ce monde d'hier peuplent la France ? On fait quoi de ces structures clouées au sol par des dizaines de câbles ? Pour l'heure, Orange et JCDecaux répondent en "augmentant" le niveau de digital des cabines. On détourne ? Les reconversions officieuses de cabines s'attachent surtout à créer des bulles de calme grâce à ces habitacles indémodables... à moins qu'un SDF y élise domicile (fréquent à Paris au moins). Une simple chaise façonne ainsi une cabine de pause, quand d'autres projets plus ambitieux proposent de créer une bibliothèque en profitant de l'abri qu'offre ce micro-tiers-lieu, à l'image de cette bibliothèque rurale imaginée par Collectif etc (ou ici dans une mythique cabine anglaise).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Persister dans l'éphémère n'a rien de "vain", contrairement à ce que certains reprochent parfois à ce type de bricolages urbains. Mais comment aller plus loin ? Par exemple ! Quid des abribus tout aussi présents et greffés à la trame urbaine ? Le mobilier urbain ne peut-il pas accompagner la fabrique de services de la ville ? JCDecaux, en quête de l'augmentation digitale de ses MUPI, hybride ses panneaux à des applications smartphone, grâce à la réalité augmentée. Une solution "agile", non tributaire des câblages. Ce qui est moins le cas avec l'Escale numérique (une belle trouvaille que ce nom) du même JCDecaux, qui joue du fixe et du mobile, une hybridation qui a encore à faire ses preuves.

 

 

 

 

Où il est question de temps !

Une mobilité qui parle à Jean-Philippe Clément, chargé de mission TICC et Innovation à la Mairie de Paris. Son concept de "servitude TICC" est par essence "agile". Le constat est celui d'une fracture bien connue des temporalités urbaines - entre les temps de la ville, de la technologie, du mobilier lui-même et de l'action publique, comme Jean-Philippe Clément l'explique dans la revue M3 (*), déclinaison papier du programme prospectif Millénaire3 impulsé par le Grand Lyon :

"Si elle décide de sa création et ses fonctions, une collectivité ne maîtrise pas l'évolution potentielle d'un mobilier urbain pendant sa durée de vie souvent longue (10, 15, voire 20 ans). A l'heure où le numérique induit des ruptures technologiques tous les 3 à 5 ans, il est difficile de définir tous les dispositifs présents et à venir que la ville souhaitera mettre en place dans son développement numérique, dès la conception et le contrat initial du mobilier."

 

Où il est question d'agilité (eh oui, encore) !

La solution proposée et expérimentée pour la première fois lors du renouvellement d'une partie du mobilier parisien en 2006 (panneaux d'affichage et création du vélib') est simple et créative, répondant aux enjeux de la ville hybride et malléable :

"Une servitude TICC est une clause contractuelle qui peut prendre plusieurs formes différenciées ou combinées, de la possibilité d'accrocher au mobilier un dispositif, à l'emplacement laissé libre à l'intérieur, en passant par un espace dédié et évolutif sur le mobilier pour y apposer une signalétique ou des tags 2D et NFC."

La nouveauté est l'irruption de la variable "incertitude" dans les processus d'action urbaine - jolie preuve d'humilité de la part d'un acteur urbain. Ce faisant, la ville s'autorise à la sérendipité.

"L'inclusion d'une servitude TICC au moment de la conception du mobilier n'ayant aucun surcoût, la collectivité n'est pas obligée d'avoir préalablement défini un projet précis pour son utilisation, TICC ou autre. Elle se crée simplement une potentialité future. Au contraire, si la collectivité a déjà un projet bien défini, le fait de ne pas l'inclure dans le marché ou contrat initial lui permettra de le faire évoluer selon sa volonté, en totale autonomie vis-à-vis du concessionnaire ou du gestionnaire de mobilier."

Remarquable. Là où les solutions de la "ville agile" se contentent de "réagir" à une opportunité urbaine (un espace vacant, un mobilier abandonné...), la servitude TICC inscrit cette acception de l'opportunisme dans l'ADN de la ville, via son mobilier. On ne saurait mieux définir la "ville agile", dont la définition s'inspire, pour rappel, des opportunismes du citadin.

La prochaine chronique sera l'occasion de revenir, en images, sur les détournements plus légers d'objets urbains contemporains qui n'ont donc pas eu la chance d'être nés sous la bonne étoile des servitudes TICC... Et ils sont nombreux ! Balançoires sous abribus ou stations de réparation-vélo improvisées seront au menu, à imaginer en complément d'une servitude qui gagnerait grandement à être diffusée dans les territoires... La ville opportuniste est au bout du chemin.

 

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(*) Au passage, une pub pour la revue M3, édité par la prospective du Grand Lyon (gratuit !) ... en terrain connu dans un épais dossier sur la "ville numérique" incluant ... un entretien avec Bruno Marzloff sur "Les données, carburant d'un nouveau métabolisme urbain" et un point de vue de Dominique Cardon qui traite de la "rencontre opportuniste" dans la ville (encore un sujet agile dont il faudra bien se saisir). A noter qu'une version numérique de la revue complète a été mise en ligne ... par Jean-Philippe Clément...

 

 

 

Commentaires

20 01/12 de Guerin Monique

Merci à Jean-Philippe Clément d'avoir mis en ligne la revue M3 mais elle est aussi téléchargeable en pdf sur le site millenaire3 : http://www.millenaire3.com/M3-Societe-urbaine-et-action-publique.122+M553636ebc53.0.html
Bientôt il y aura une version tablette...

 

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Chronos est un cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, les territoires, le numérique et le quotidien.

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